Article | Mai 68, mythe révolutionnaire ou crise générationnelle ?

Mai 1968. Deux mots, une date, une secousse qui continue d’ébranler la mémoire collective française. Cinquante ans après les barricades, les slogans peints à la hâte sur les murs de Paris, les grèves paralysantes et les débats enflammés dans les amphithéâtres, une question persiste : faut-il voir en Mai 68 une authentique révolution ou une simple crise générationnelle ?

Les avis divergent encore, oscillant entre fascination pour un moment de libération et critiques d’un caprice de jeunesse. Déroulons ensemble les fils d’un événement aussi complexe que passionnant.

Un contexte explosif : la France des années 60

Pour comprendre Mai 68, il faut d’abord s’imprégner de l’atmosphère de l’époque. La France gaullienne est alors une puissance économique en plein essor, portée par les Trente Glorieuses, mais elle est aussi figée dans une certaine rigidité sociale et morale. L’autorité est valorisée, les hiérarchies respectées, la sexualité censurée.

« L’ordre règne, mais sous la surface, les tensions bouillonnent », affirmait l’historien Michel Winock.

Les jeunes, notamment les étudiants, étouffent dans cette société verticale. Ils veulent plus de libertés, plus d’autonomie, plus de démocratie. Le monde change : le rock’n’roll, les mouvements pour les droits civiques, la guerre du Vietnam alimentent un climat international de contestation.

La révolte étudiante : étincelle et embrasement

Tout commence à Nanterre, en mars 1968, avec un mouvement étudiant mené par Daniel Cohn-Bendit et d’autres figures contestataires. Ils dénoncent le fonctionnement autoritaire de l’université, la séparation des sexes dans les résidences, et surtout, l’absence de parole des jeunes dans les décisions qui les concernent.

Lorsque la Sorbonne ferme ses portes en mai, la colère monte d’un cran. Les manifestations s’enchaînent, les affrontements avec la police se durcissent. Très vite, les rues de Paris deviennent le théâtre d’un soulèvement inattendu.

« Il ne s’agissait pas que de réformes universitaires. On voulait tout remettre en cause », se souviendra un ancien militant.

À travers les slogans – « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « Il est interdit d’interdire » – c’est une remise en question totale du système qui s’exprime.

Le mouvement étudiant inspire rapidement les ouvriers. En quelques jours, la France bascule dans une grève générale inédite.

Une France à l’arrêt : la grève générale

Le mouvement étudiant inspire rapidement les ouvriers. En quelques jours, la France bascule dans une grève générale inédite. Dix millions de grévistes paralysent l’économie du pays. C’est l’un des plus grands mouvements sociaux de l’histoire de France.

Les syndicats, surpris par l’ampleur du mouvement, entrent en jeu. Mais contrairement aux étudiants, leur objectif est clair : des avancées sociales concrètes.

« On voulait de meilleurs salaires, pas refaire le monde », dira un représentant de la CGT.

Les Accords de Grenelle sont signés le 27 mai, avec une augmentation du SMIC de 35 % et des droits syndicaux renforcés. Pour certains, c’est une victoire. Pour d’autres, un compromis de trop.

Révolution ou simple effervescence ?

À ce stade, la question s’impose : Mai 68 est-il une révolution au sens historique du terme ? Il n’y a pas eu de prise du pouvoir, ni de renversement institutionnel. Pourtant, les esprits ont changé.

Mai 68 ne renverse pas, il sape. Il ébranle les valeurs, les symboles, les normes. L’autorité paternelle, l’école rigide, la sexualité corsetée : tout cela est mis à mal.

« Ce fut une révolution culturelle plus que politique », analyse la sociologue Monique Dagnaud.

On peut parler d’un « événement rhizomatique », c’est-à-dire sans centre, sans chef, mais qui irrigue toute la société. Une révolution sans guillotine, mais pas sans conséquences.

Une crise générationnelle en profondeur

Derrière les pavés, une autre lecture émerge : celle d’un affrontement entre générations. Les baby-boomers, enfants de l’après-guerre, veulent autre chose que le modèle de leurs parents. Ils aspirent à plus de liberté, plus de plaisir, moins de contraintes.

« Nos pères avaient connu la guerre, nous voulions la paix et l’amour libre », disait une étudiante de l’époque.

Ce choc générationnel traverse les familles, les écoles, les entreprises. Il crée un fossé, souvent douloureux, entre l’ancien monde et le nouveau. D’où la difficulté à classer Mai 68 dans une catégorie nette.

Les femmes prennent la parole

Si Mai 68 n’a pas été féministe dans son organisation, il a ouvert une brèche pour les luttes féminines. Beaucoup de femmes engagées dans les comités d’action réalisent qu’elles y sont reléguées à des rôles subalternes. Cela fera naître, peu après, le Mouvement de libération des femmes (MLF).

« On participait aux débats, mais on ne nous écoutait pas. Alors on a créé les nôtres », racontera une militante du MLF.

Le droit à la contraception, à l’avortement, l’égalité professionnelle… Tous ces combats trouveront un terreau fertile dans l’esprit de Mai.

Héritages de Mai 68 : que reste-t-il vraiment ?

Aujourd’hui, que reste-t-il de Mai 68 ? Certains diront : une société plus ouverte, plus libre, plus critique. D’autres y voient les racines d’un individualisme exacerbé et d’une perte d’autorité généralisée.

Voici quelques héritages notables du mouvement :

  • L’émancipation des mœurs : la sexualité, la famille, le couple ne seront plus jamais pensés comme avant.
  • La valorisation de la parole libre : débats, contre-cultures, contestation deviennent des éléments constitutifs de la démocratie.
  • La réforme du monde du travail : amélioration des conditions salariales, montée du dialogue social.
  • Le développement de nouveaux mouvements sociaux : écologisme, féminisme, droits des minorités.

Une mémoire disputée

Depuis cinquante ans, Mai 68 divise. Il est à la fois célébré et critiqué. La droite y voit parfois le début de la décadence ; la gauche, un moment fondateur. Certains anciens soixante-huitards sont devenus patrons, ministres ou intellectuels reconnus, ce qui alimente les critiques.

Cette ambiguïté renforce le caractère mythique de Mai 68. Il est tour à tour rêve, trahison, souvenir glorieux ou fantôme dérangeant.

Mythe ou moment de bascule ?

La question du mythe est centrale. Un mythe n’est pas forcément un mensonge : c’est un récit fondateur, une histoire que l’on se raconte pour comprendre le présent. Mai 68, en ce sens, est devenu un miroir dans lequel la société française contemple ses contradictions.

« Mai 68, c’est la preuve que tout peut changer… sans que rien ne change vraiment »

Le mythe de Mai 68, c’est :

  • La croyance que la jeunesse peut renverser les structures.
  • L’idée que le verbe peut être plus puissant que l’action.
  • La conviction que l’utopie est possible, même fugacement.

Les critiques : entre nostalgie et rejet

Nombreux sont ceux qui voient en Mai 68 un moment de confusion, d’irréalisme, voire de nihilisme. Pour eux, il n’a rien produit de solide, rien construit de durable. Ils accusent ses héritiers d’avoir miné le respect, l’autorité, le travail.

« Mai 68 a mis à mal la France laborieuse, au nom d’un hédonisme bourgeois », dénoncera un éditorial conservateur.

Et pourtant, même ces critiques participent du mythe. Elles le prolongent, le nourrissent, le font vivre. Car un mythe ne meurt pas tant qu’on en parle.

Mai 68 vu d’ailleurs

Il est intéressant de noter que Mai 68 ne fut pas un phénomène isolé. À la même époque :

  • Aux États-Unis, les campus bouillonnent contre la guerre du Vietnam.
  • En Allemagne, la Rote Armee Fraktion prend les armes.
  • En Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague est brutalement réprimé.

Partout, la jeunesse se réveille, conteste, invente. Mais la singularité française de Mai 68 réside dans sa capacité à mêler philosophie, poésie, politique et théâtre de rue.

Conclusion : un mouvement intranquille

Alors, Mai 68 : mythe révolutionnaire ou crise générationnelle ? La réponse tient peut-être dans le refus de choisir. C’est à la fois une révolte de jeunesse, une critique radicale de la société, un moment de rêve et de chaos, un point de départ et d’arrivée.

Il a laissé des traces durables, visibles ou invisibles, dans les têtes et les lois, les comportements et les institutions. Et surtout, il a enseigné une chose essentielle : la parole, même désordonnée, peut être un acte politique.

Mai 68 reste une énigme féconde, un souffle encore présent dans le débat public. Ni totalement révolution, ni simple caprice : un moment suspendu entre rêve et réalité.