
Kalachnikova est la sainte patronne de la mort. La grande faucheuse a délaissé la faux pour neuf livres d’acier forgé. Jamais une arme n’aura autant marqué son époque : 66 ans de carrière et pas une ride. L’AK-47 est un symbole universellement reconnaissable, une icône pop, révolutionnaire, cinématographique… La Kalach est immortelle.
C’est la plus compacte et la mieux vendue des armes de destruction de masse. Un best-seller absolu dans le fructueux commerce de l’armement : « C’est le produit russe le plus exporté, devant la vodka, le caviar et les écrivains suicidaires » s’exalte Youri Orlov (Nicolas Cage), dans Lord of War. Un stradivarius du fusil d’assaut moderne, le classicisme à l’état pur. Simple d’utilisation, disponible partout et utilisable par tous, y compris les enfants soldats. C’est un symbole fort de la globalisation avant l’heure, un flingue de tiers-mondiste ayant vaincu le coûteux équipement américain au Viêt-Nam : face au M16-A1 qui se donnait le luxe de s’enrayer et de surchauffer dans la jungle, la Kalach aux mains de « Charlie » aux pieds nus fauchait les jeunes conscrits G.I., à la faveur d’une embuscade.
Avant de naître dans l’esprit de l’ingénieur russe Mikhaïl Timofeïevitch Kalachnikov, l’AK-47 trouve ses racines techniques dans un produit allemand, le Sturmgewehr 1944 (ou MP-44). Ce bijou de la mort industrielle était arrivé tardivement en dotation dans la Wehrmacht, mais portait en lui une vision de ce que devait être un fusil d’assaut moderne. Fiable, efficace, clef de voûte de la philosophie de la guerre mécanisée, le fusil d’assaut du XXe siècle devait établir une rupture dans la façon d’envoyer l’ennemi au trépas. L’obsession soviétique d’équiper promptement l’Armée Rouge avec un outil de guerre rentable a conduit à une production effrénée de l’AK-47, pour atteindre un chiffre ahurissant. Estimation : entre 70 et 110 millions d’exemplaires sortis des usines d’armement russes, chinoises, yougoslaves… Son prix dérisoire en comparaison avec les modèles occidentaux en a fait une arme de prédilection pour subventionner à moindre effort guérillas et régimes révolutionnaires. Le Mozambique l’a même représentée sur son drapeau de même que le Hezbollah. Hugo Chávez, défunt président du Venezuela, avait signé une commande de 100 000 fusils à Vladimir Poutine avant d’obtenir une licence pour fabriquer l’AKM dans ses propres usines.
A History Of Violence
Le concepteur de l’AK-47 n’est pas un meurtrier, c’est un ingénieur. Il n’est pas plus criminel qu’Alfred Nobel, inventeur de la dynamite, ou encore que les physiciens de l’atome qui sont à l’origine de la bombe A. Dans un entretien au Guardian en 2003, Mikhaïl Kalachnikov nous apporte sa vision dans la genèse de son œuvre : « Créer des armes, c’est comme une femme enceinte. […] Durant des mois, elle porte le bébé et pense à lui. Un créateur agit de la même façon envers un prototype. Je me sentais comme une mère – toujours fier. »
Kalachnikov, dépassé par ce succès funeste, a même milité pour dénoncer la prolifération de sa créature et appelé au durcissement des contrôles : « Je l’ai faite pour protéger la mère patrie. Et ensuite ils ont répandu l’arme – non pas parce que je le voulais. Pas par mon choix. Alors c’était devenu comme un génie hors de sa bouteille et elle commença à marcher par elle-même dans des directions que je ne voulais pas » (ibid.).
L’AKM (la version la plus répandue) est avant tout un business model fantastique : cette machine à tuer est devenue une marque aussi reconnue que Coca-Cola et n’a pas besoin de publicité pour vendre. Le modèle qui devrait lui succéder dans l’armée russe, l’AK-12, est censé profiter de l’aura de superstar de son aîné, avec des spécifications modernisées. Seuls l’alcool ou la clope semblent conserver un semblant de supériorité dans le body-count. Dans certains pays, il y a plus de Kalachnikov que d’habitants : au Yémen, l’arme vaut actuellement entre 500 et 1 500 dollars (de 380 à 1 135 euros), le prix d’un scooter d’occase. Un citoyen yéménite sur deux possède une arme à feu. Si tu n’as pas de Kalach à 50 ans, tu as raté ta vie.
Tu reconnais bien là le style des bad boys de Marseille
Dans notre pays, la fascination pour la Kalachnikov est un apport tardif. Jusqu’à peu, l’opinion française s’en branlait de la misère et de l’argent sale qui flinguent à Marseille. Puis vint ce moment où la Kalach fait son entrée dans les règlements de comptes locaux : la presse nationale et régionale se délecte des fusillades en multipliant les titres tapageurs. Plus spectaculaire, le journal La Provence a même monté une rubrique spécialisée dans le fait divers où s’illustre un AKM. Monstrueux, n’est-il pas ? L’impact médiatique de la Kalachnikov appelle une transformation d’un phénomène de criminalité latente en guérilla urbaine. Dans les quartiers nord de la cité phocéenne, on réinvente le gangstérisme sur fond de trafic de shit et on claque à coup de calibre 7,62 mm, comme dans les bas-fonds de South Central.
Pourtant, un flingue est un flingue : le grand banditisme avait pour tradition de privilégier les munitions .45 ACP pour des qualités notoires de puissance d’arrêt (sans compter sur la filiation avec la légendaire mitraillette Thompson à chargeur camembert qu’affectionnaient les mafieux de la prohibition). Le milieu traditionnel faisait exécuter ses basses œuvres à coups de Colt ou de Beretta 92F (9mm). Or la Kalach représente un facteur psychologique colossal dans la délinquance contemporaine. En effet, quoi de plus efficace pour foutre les jetons à des bijoutiers ou des concurrents que d’exhiber un fusil d’assaut pour traduire sa détermination ? Techniquement, l’AKM est plus pratique qu’efficace : apprentissage minimal, entretien simple, précision acceptable mais loin des standards actuels… C’est davantage une question de street cred que d’efficacité opérationnelle.
Bienvenue à Kalachniwood
Naturellement, l’iconographie offerte à la gloire de la Kalachnikov n’est pas en reste : Tupac Shakur avait un AK tatoué sur le torse, Ben Laden (bien que piètre tireur) paradait parmi ses suiveurs avec un AKS-74U, les soldats américains victorieux à Bagdad se tiraient la bourre pour retrouver la Kalach en or massif du fils de Saddam. L’industrie cinématographique a usé le concept jusqu’à la corde avec des références innombrables, comme cette scène culte dans le Maître de Guerre, où Clint Eastwood tend une embuscade à ses petits soldats pour leur inculquer la mélodie du fusil d’assaut soviétique. L’un des films les plus emblématiques sur le sujet demeure l’excellent Lord of War, réalisé par Andrew Niccol en 2005, qui traite de la poétique sauvagerie du trafic d’armes international (voir vidéo ci-dessus).
Le cliché est poussé dans ses retranchements quand on évoque l’Afrique : « Ne choisissez jamais la photo d’un Africain bien mis pour la couverture de votre livre, sauf si cet Africain est lauréat du prix Nobel. Une Kalachnikov, des côtes saillantes, des seins nus : voilà la formule gagnante. Si vous tenez absolument à faire figurer un Africain en couverture, veillez à ce qu’il soit en costume massaï, zoulou ou dogon. » Cruel constat de l’auteur kényan Binyavanga Wainaina. L’Union Soviétique, suivie par la Chine, a inondé le continent noir avec des millions de Kalach bon marché. On ne peut pas résister au débouché : on aime tellement ces conflits incessants dans des anciennes colonies découpées à la machette. Le drame de l’Afrique est moins la capacité de ses hommes à rentrer dans l’Histoire que l’avidité des VRP des armes et la passivité du reste du monde. Dans cette perspective, il ne faut pas oublier de rendre hommage aux multinationales de l’énergie, aux gouvernements corrompus et à leurs corrupteurs, aux corporations pharmaceutiques, aux diamantaires et à tous les autres vampires modernes.
Il n’y a strictement rien de glamour à aduler un instrument de mort, aussi abouti soit-il dans sa carrière marketing. Le designer Philippe Starck a poussé l’ironie jusqu’à concevoir un gracieux luminaire avec un pied en forme de Kalach. La décadence n’a jamais été aussi cool. Il est simplement indispensable que l’humanité puisse se questionner sur sa bestialité et son adoration pour la violence. L’AK-47 n’est qu’un symbole de la guerre low cost à la portée de tous, tellement rentable pour des puissants qui se régalent dans des draps de soie. Les linceuls des enfants soldats leur servent de nappes dans les restaurants étoilés, ils sniffent la poudre de canon comme un mal-né expire après une rafale d’automatique.
Source : Resterenvie